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Comme on nous parle !

Quand les salariés de l’Esat Vert Coteau (anciennement CAT) de Thionville montent sur scène pour expliquer au grand public en quoi consiste leur vécu de personnes dites “handicapées”, ça décoiffe ! Ils seront vendredi soir à Serémange, et en octobre prochain au premier festival Humour et handicap , à Yutz. par Catherine BELIN

 

Jules César, Gustave Flaubert et Alfred Nobel étaient épileptiques. Comme Didier, salarié de l’Établissement d’aide par le travail de Thionville. Une maladie mystérieuse, complexe : il en existe des formes spectaculaires, invalidantes, d’autres silencieuses et imprévisibles. Lorsqu’il est en scène, Didier, installé dans le rôle du Professeur Comitial (un terme lié à l’épilepsie), explique le désordre des neurones et ses effets : les paupières s’affolent, le regard se fige, un bras se contracte, les jambes s’agitent. Il dit son regret de ne jamais avoir pu passer son permis de conduire, raconte sa maladresse, ses muscles incontrôlables. Et se souvient avec écœurement d’une maîtresse d’école qui, après qu’il a involontairement bousculé un copain dans la cour de récréation, lui a dit : « Tu vas où tu veux, mais je ne veux plus te voir ». Quelques dizaines d’années plus tard, le voilà bien visible sous les projecteurs des salles de spectacles. Didier sourit. « Tout le temps, on m’a dit que je faisais du cinéma avec ça. Alors, maintenant, je fais du théâtre ! ».

Jamel, Joëlle, Nathalie, Claude et les autres travailleurs de ce qu’on appelait encore CAT il y a peu, vivent douloureusement notre incompréhension. Les regards en biais, l’impatience en face de leur bégaiement ou de leur lenteur, la gêne devant leur apparente naïveté. Emmenés par Martine Dabe, éducatrice impliquée, ils ont franchi les limites ordinaires pour passer du côté des artistes. Ils jouent le rôle de leur propre vie, avec humour, pour décrire les galères du quotidien de ceux qui ont du mal à lire, à écrire, à marcher, à parler, à compter, à analyser une situation ou à trouver leurs mots. « L’idée est venue au retour de sorties destinées à favoriser l’autonomie sociale. On va dans les boutiques, en ville, pour apprendre à se débrouiller. Et certains me racontaient ce qu’ils vivaient, les réactions des vendeurs, des gens dans la rue, lorsqu’ils avaient une difficulté. »

Martine Dabe décide d’abord de noter toutes ces expériences révoltantes, émouvantes et parfois drôles, avec les mots comme ils sont venus ou à peu près. Ensuite, elle a construit des saynètes, un vrai spectacle s’est dessiné. « Il a fallu aller chercher les compétences, les envies et aussi les fragilités de chacun, pour travailler sur tout cela », explique-t-elle. Les répétitions n’ont pas toujours été faciles, il y a eu des conflits, du découragement, des difficultés importantes de mémorisation, de compréhension. Mais le travail a abouti. La pièce a été donnée une première fois à la médiathèque de Nilvange, qui a soutenu le projet dès le début. Annie Moissette, conseillère en économie sociale et familiale, est intervenue pour faire avancer tout le monde sur le chemin de l’estime de soi, et a suggéré d’inscrire dans la pièce les sentiments de bonheur et les événements heureux.

Les premières réactions du public ne se sont pas fait attendre. Des tonnerres d’applaudissements (pour Joëlle, « c’est le soleil qui rentre »), la famille et les amis époustouflés par la performance, les éducateurs surpris d’apprendre encore des choses sur le ressenti de ceux qu’ils côtoient chaque jour. « Des parents d’un enfant épileptique sont venus me voir après le spectacle. Ils m’ont dit qu’ils avaient pris une claque ! », s’amuse Didier, ravi.

La rencontre avec des adolescents et des enfants a été importante. Il y avait aussi des revanches à prendre de ce côté-là, car les moqueries ont souvent été le lot habituel de l’enfance : « On vit la tête baissée, on n’est bien qu’à la maison, où on est protégé ». Aujourd’hui, c’est l’admiration qui l’emporte, les rires ne sont pas moqueurs. Pour Martine Dabe, « les quelques expériences vécues nous ont démontré l’importance de la démarche, au sens où les enfants et adolescents en sont ressortis forts d’au moins deux idées essentielles : le respect de l’autre dans sa (ou ses) différence(s) commence là, dans la salle de classe, dans la cour de récré et partout ailleurs… Et ils sont les citoyens de demain, les clés d’un monde plus humain sont entre leurs mains. »

Nathalie, souriante et positive dans sa salopette de menuisier, explique pourtant qu’elle se sent mal à l’aise devant les personnes en fauteuils roulants – preuve qu’on est tous le handicapé de quelqu’un d’autre : « Je ne sais pas quoi leur dire ». Exactement comme certains qui se retrouvent face à Véronique, maman d’un petit Anthony, qui de ses faiblesses parvient à s’enrichir humainement. Ou Thomas, dragueur assumé, toujours prêt à dégainer une blague. Lui, avec sa mémoire hors du commun, endosse sur scène le rôle de celui qui aide Joëlle à retrouver ses mots, et raconte ses propres troubles du comportement en jouant avec le public. Mais il s’énerve contre ceux qui le rejettent : « Hé, c’est pas marqué sur le front, handicapé mental ! ». Marie-France approuve. Sur scène elle raconte que sa mère a eu un accident de voiture lorsqu’elle était enceinte, alors voilà pourquoi… Mais elle explique qu’elle est heureuse comme ça, qu’elle n’a pas envie d’être différente, qu’elle a le droit d’être comme elle est, handicapée ou pas. Ici, elle est « un rayon de soleil ».

Jamel plisse les yeux, observe ce qui se passe, écoute ce qui se dit. Un discret de nature, la « force tranquille » du groupe. Il a grandi dans un institut spécialisé, ce qui ne l’empêche pas de mener sa barque. Chaque soir, il repart de son travail en voiture pour rejoindre son épouse et leurs deux enfants. Dans le spectacle, il a choisi de pointer ce qui ressemble plutôt que ce qui différencie. Grâce au théâtre, il prend confiance en lui, se tourne plus facilement vers les autres, parvient à demander un renseignement. Et s’aperçoit qu’il y a des imbéciles partout, mais aussi des gens aimables.